L'autre jour me voilà à manger un sandwich, assise dans le fond d'une sandwicherie peuplée d'étudiants, donc, et à côté de moi qui fais comme si je lisais en mangeant, au lieu d'écouter et de regarder en mangeant comme je le fais en vrai, deux jeunes filles. Visiblement ce sont des amies, disons des amies de lycée, ou de prépa, ou d'un moment où elle faisait les mêmes choses, et c'était assez tôt, et après leurs parcours ont bifurqués. Les voilà qui se racontent des choses, et même plein de choses, car visiblement il est question d'Erasmus, en Espagne, à Londres, en Espagne. Ecole de commerce, fac, un long temps de nouvelles. C'est très étonnant car elles juxtaposent aux propos de l'autre les leurs, avec toute la spontanéité du monde.
"C'est comme moi, dit l'une, j'avais choisi l'Espagne, mais je savais que je pourrais repartir alors ce n'était pas grave si je n'étais pas à Madrid ou Barcelone, vu que l'année d'après je pouvais aller à Londres, et d'ailleurs je suis allée à Londres" ; "Madrid c'était bien, j'ai passé une super année, j'ai rencontré plein de gens de plein de nationalités, j'en ai vraiment profité", dit l'autre ; "A Londres j'avais peur de me traîner cette fille, un boulet associal, mais heureusement elle s'est trouvé un groupe de gens, au début je me sentais obligée de l'inviter, mais en fait elle refusait" ; "C'est le problème quand tu pars avec des gens que tu connais, j'étais contente de partir comme ça seule" ; "D'ailleurs chez nous tout le monde part une ou deux fois à l'étranger, c'est vraiment bien" ; "oui moi je n'ai en fait fait que la fin du master en France" ; "oui j'ai en fait passé la plus grande partie de ma scolarité à l'étranger".
C'était à la fois familier et étonnant, très étonnant, car dans ces récits, tout tournait autour du même thème, mais rien ne se croisait, ou encore rien ne se rencontrait, ou ça se rencontrait sans se croiser, pas de deuxième personne, que des échos, des confrontations, des aunes ; pas de terrain tiers, de demande directe, de demande d'avis ; récits de première personne alternés ; que ce fût manque de familiarité, besoin de réapprivoiser une réalité autre perdue de vue, ou simplement usure de la capacité à parler et trop plein de désir de parler.