jeudi 29 octobre 2009

Place aux jeunes, en quelque sorte

J'ai peut-être mal regardé. Cherchant un avis de décès paru dans le Monde, je me suis aventurée plus avant dans la version en ligne, dans les pages qu'on ne regarde jamais, cachées sous les rubriques. Il y a bien un espace Carnet, qui reproduit les vraies nécros, celles des gens importants (qui par définition meurent, et ne naissent pas. Quant aux mariages, on laisse ça à Paris-Match).
Ensuite il y a un espace "Faire-part" ; j'y fais un tour dans l'espoir d'y trouver ce que je cherche. Cet espace est en fait d'abord dédié à la création de son propre faire part, qu'on met j'imagine ensuite en ligne d'une manière ou d'une autre - mais soit personne ne s'en sert, soit c'est bien caché. On trouve surtout des modèles, ou des exemples, je ne sais pas bien. Les images de bonheur et de papier glacé ressemblent à un espace publicitaire plus qu'à une page de journal, grise et qui craque.

Les propositions sont les suivantes (je copie) :
TOUS LES FAIRE-PART
Anniversaire
Anniversaire de mariage
Cérémonie religieuse
Déclaration
Examen / Thèse
Fiançailles
Mariage
Naissance
Promotion
Saint Valentin
Voeux
Autres

J'en déduis que les morts, à moins de se situer dans "autres", n'ont d'autre ressource que d'appeler le Carnet du Monde, le vrai, en papier, afin d'occuper la majeure partie de la page qui est dévolue à cette rubrique, et ont été bannis du web.

lundi 26 octobre 2009

Une identité

Fait le ménage dans mes groupes facebook. Enlevé des strates de protestations et d'événements privés périmés (même si certains subsistent, auxquels je voue une affection particulière, comme à une vieille carte postale). Un étrange amas en résulte, qui me laisse un peu perplexe. C'est compact. Souvent, quand je m'informe sur tel ou tel contact, je regarde à quels groupes (une drôle de chose, le groupe virtuel, purement identitaire) il a adhéré (souvent deux trois groupes d'anciens élèves, des blagues entre potes, une tendance politique, plus les grands classiques, when i was your age Pluto was a planet, physics doesn't exist its all gnomes). Je me demande ce que je penserais de moi-même (à dire vrai, ça me fait rire ; une pure accumulation).
Tel quel, donc, et pour votre gouverne, voici donc ce qui apparaît ce jour :
Anna Politkovskaïa France, N'OUBLIEZ PAS LA TCHETCHENIE...CHECHNYA FOR EVER, If this group reaches 4,294,967,296 it might cause an integer overflow., Touche pas à ma poste !, Demand a Public Health Care Option TODAY!, Soutien à Clotilde Reiss, emprisonnée en Iran, Chantiers politiques, Association des anciens khâgneux et hypokhâgneux du lycée Lakanal, ZARDOZ, Des Papous dans la Tête sur France Culture, Pour le travail de nuit des enfants sans rémunération, s'ils en ont envie, Crous Jeudi Noir, L'Oliveraie -Cachan-, COMPAGNIE DU GARGOUILLIS, I Picked a Major I Like, And One Day I Will Probably Be Living in a Box, La Princesse de Clèves est une pouffiasse, Fiction & Cie, POUR LE DON D'ORGANES : JE REJOINS LE GROUPE DONC J'AVERTIS MES PROCHES, PETITION POUR QUE FACEBOOK PROTEGE NOS DONNEES PERSONNELLES !, 2 Million people against Female Circumcision{FGM: Female Genital Mutilation, Dukies Who Love Durham, Sir Mike à L'ENS, Parc de Sceaux, SEAN CONNERY IS DESCARTES, Just make sound, Fan du Chat du Rabbin, Pour que Coyote arrive enfin a choper Bip Bip et lui défonce sa gueule !!, Enfant de l'Education Nationale, Confrérie du Complot contre Jérémie Ferrer-Bartomeu (CCJFB), Pour l'adoption d'un légionnaire romain mort à Pharsale dès le CP

mardi 20 octobre 2009

J'ai bien inventé ton prénom, dit la mère. Je l'ai bien inventé, non? Non, dit la petite fille, Bonny Tyler, B-o-n-n-y, Bonny ça existe, ça existe complètement, Bonny Tyler, c'est Bo-n-n-y.
Je n'ose pas la détromper.

Dans le métro - 2

Cette fois une femme, dans la rame. Elle dit très fort : "Ca va? Je suis dans le métro, ya rien de grave?" Elle parle vraiment très fort, je parierai qu'on l'entend de l'autre côté du wagon, par dessus le bruit de la ligne 8 qui n'en finit pas, et tout le monde baisse les yeux, à l'idée d'avoir à entendre quelque chose de grave, si fort, si fort.
"Non mais je te demande ça, elle continue, parce que je viens d'aller voir le banquier. J'ai un découvert énorme sur le compte CIC perso. J'ai jamais fait de chèques, et là il y a des chèques qui sont sortis depuis mai, mais ils m'ont appelée que maintenant, je fais jamais de chèques. Ben je rentre à la maison vérifier, on me l'a volé. Dans le coffre. Ceux du CIC, non le compte perso.". Sa voix, elle tremble peut-être un peu, mais elle continue aussi fort et aussi distinctement, et ça envahit tout l'espace, on n'entend même plus les rails. Ca fait mal aux oreilles. On continue à faire semblant de ne rien entendre pourtant, pas même un regard amusé.

Dans le bus cette fois. Une très petite fille, voix assurée et rire de femme dit à sa mère : C'est quoi Matmu? Pourquoi dit la mère? C'est une société, on dit Matmut. C'est fou, dit la petite fille, les gens font de plus en plus de sociétés avec des noms qui veulent rien dire, il y a de plus en plus de noms, Matmut ça veut rien dire. Les gens font de plus en plus de sociétés, et ce n'est pas bien. La mère a l'air dubitatif. La petite fille balance avec de grands effets de manches son sac à main miniature. Il y a de plus en plus de mots, elle dit, on ne sait même pas ce que ça veut dire, on sait juste Matmut, nom masculin, c'est tout ce qu'on sait, ça veut rien dire - c'est féminin dit la mère - alors on sait juste LA Matmut, la Matmut, nom féminin, on sait pas ce que c'est, on ne sait pas si c'est un nom, un adjectif ou un verbe, on sait rien du tout, ça existe pas. Les gens ils font des mots pour rien et basta, c'est n'importe quoi, tous ces mots qui viennent dans la langue française, toutes ces sociétés avec des noms c'est rien. La Matmut, c'est pas bien tous ces noms.

lundi 12 octobre 2009

Des marques du corps

Il y a longtemps m'est apparu très brusquement la très grande dignité d'être vieux. D'un coup, et sans que rien l'annonce, le corps que je contemplais, et que j'écoutais de l'oreille distraite de celle qui fait parler plus qu'elle n'écoute, s'est trouvé comme chargé de la profondeur des quatre-vingt-dix années vécues. Non plus un point du temps, d'une époque autonome, mais somme d'expériences, de pensées, de sentiments, d'impressions, ce corps bien connu et souvent observé s'ouvrait sur les relations innombrables qu'il avait entretenu avec le monde, sans que rien ne puisse dire et sentir ce qu'il avait dit et senti. Et il ne s'agissait plus alors simplement de regarder la vieillesse comme l'âge des autres, si chers qu'ils soient, mais d'admirer la longue suite des sentiments les plus profonds et les plus personnels ; et il ne s'agissait plus d'écouter le récit d'un temps passé, mais le récit d'une vie autonome et consciente d'elle-même, du plus jeune âge jusqu'à une vieillesse d'avancée, qui n'avait jamais cessé d'être une cohérence d'idées et de sentiments aussi profonds et engageants que ceux dont on a conscience pour soi-même. Et cette cohérence ne menait à rien, elle ne menait pas à la sagesse, mais elle provoquait l'admiration (devant cette chose étonnante et inhabituelle), et la volonté de contempler et de connaître ces relations particulières et innombrables, et ces caractères étonnants, qui avaient creusé cette profondeur.

Sur les balcons


Cet été des vieillles dames sur leurs balcons.
Au milieu des fleurs, toujours soigneusement entretenues, elles se tiennent face à la rue. Où étaient-elles avant je ne sais pas, mais cette année, dans chaque ville où je passe, au premier étage des immeubles, j'en vois, régulièrement, au milieu des gardénias, âgées, en robes simples d'été. Ce n'est pas l'heure de jardiner, ni celle de lire au soleil, ni celle de s'asseoir et de dodeliner de la tête. Ce n'est pas celle de bavarder. Ni même de scruter. Regarder la rue, visage et corps immobiles, minces et silencieux, plusieurs minutes, debout (au milieu des gardénias rouges des soucis oranges des pensées jaunes des géraniums roses. Un lierre monte sur le mur à l'aide d'un tuteur, on entrevoit les pots sur le sol la pénombre de la pièce en arrière la ligne d'un meuble la manivelle du volet).
A quoi elles pensent, cela je ne saurais le dire.

samedi 10 octobre 2009

Dans le métro

Stalingrad, 3 octobre, un homme de taille moyenne, debout contre le mur, au téléphone, articulant très bien.

"J'étais place de Clichy la fille une blanche
Daïna ou Dina
je sais pas comment elle s'appelle
elle m'a bousculée tu me bouscules pas j'avais envie de la tuer tu vois
elle me bouscule la fille là
je suis devenu fou
cette pute
je me maquillais parce que j'ai une soirée et elle me dit je mets rouge ou rose
je lui dit le bleu
ah bon je lui dis tu vois pas que je me fous de ta gueule
sale pute
Daïna ou Dana je sais plus son nom
j'avais envie de la tuer j'avais envie de prendre ses os
prendre ses os
de les donner ses os ses os de chien
elle me dit elle la fille cette blanchâtre
sale pute
j'avais envie de la tuer
là tu les décortiques
ses os
tu aux chiens la chienne
sale pute la chienne sale pute la chienne sale pute la chienne sale pute la chienne"