vendredi 20 novembre 2009

Des vies sensationnelles

1. A la foire aux livres de B., dimanche après-midi. Au milieu des rayonnages de livres sans classement, deux hommes discutent de leur licenciement imminent. L'un s'inquiète des modalités de passage d'un congé maladie aux allocations chômage. "Ici il n'y a pas d'ordre", dit l'autre, "mais si tu aimes l'histoire, là-bas, il y a tout un rayon, tu pourras tout savoir sur tout... sur toute l'histoire". "L'histoire, l'histoire, déjà la mienne je la connais pas, d'histoire, déjà, pour commencer", répond le premier.

2. A la foire aux livres de B., dimanche après-midi, quelques mètres plus loin, deux femmes tiennent un secteur. Femmes mûres, fin de quarantaine, coupe de cheveux, comme dans les vitrines des coiffeurs, une version prune, une version blonde. "-Madame Autun, non, elle n'était pas facile - C'est sûr qu'il fallait la supporter. Elle n'était pas facile. Madame Autun, c'était en maternelle? - Oui, c'est ça, en maternelle".

3. Dans le bus, rencontre inopinée de deux amies perdues de vue - quoiqu'habitant le même quartier. Accents étrangers légers et indéterminés. Le début de l'échange est flou, mais à un certain point l'une dit : "Cela faisait longtemps que nous ne nous étions pas vue, très longtemps. (et en souriant) Je ne sais pas qui est celle qui a laissé tomber l'autre, mais enfin cela faisait longtemps". "Quant à moi", réponds l'autre (et je ne l'entends pas toujours distinctement, car elle est de dos) , "je dois dire que ma vie n'est en rien sensationnelle, non, en rien". "Mais nos vies ne sont pas souvent sensationnelles, à personne, c'est ainsi". "Pourtant il ne faut pas s'écouter, car si l'on s'écoute, et bien c'est la fin, on ne s'en sort plus, c'est certain".
Ensuite, cela se perd dans le brouhaha.

lundi 16 novembre 2009

Dans le passage

Tractage à la porte de la fac. Certains prennent le feuillet, d'autres le repoussent, d'un geste ; d'autres ont l'air de chiens perdus. Le visage brouillé, ils s'approchent à petits pas, et mettent longtemps à s'éloigner, désorientés. Ils n'engagent pas toujours, pour autant, la conversation.

jeudi 29 octobre 2009

Place aux jeunes, en quelque sorte

J'ai peut-être mal regardé. Cherchant un avis de décès paru dans le Monde, je me suis aventurée plus avant dans la version en ligne, dans les pages qu'on ne regarde jamais, cachées sous les rubriques. Il y a bien un espace Carnet, qui reproduit les vraies nécros, celles des gens importants (qui par définition meurent, et ne naissent pas. Quant aux mariages, on laisse ça à Paris-Match).
Ensuite il y a un espace "Faire-part" ; j'y fais un tour dans l'espoir d'y trouver ce que je cherche. Cet espace est en fait d'abord dédié à la création de son propre faire part, qu'on met j'imagine ensuite en ligne d'une manière ou d'une autre - mais soit personne ne s'en sert, soit c'est bien caché. On trouve surtout des modèles, ou des exemples, je ne sais pas bien. Les images de bonheur et de papier glacé ressemblent à un espace publicitaire plus qu'à une page de journal, grise et qui craque.

Les propositions sont les suivantes (je copie) :
TOUS LES FAIRE-PART
Anniversaire
Anniversaire de mariage
Cérémonie religieuse
Déclaration
Examen / Thèse
Fiançailles
Mariage
Naissance
Promotion
Saint Valentin
Voeux
Autres

J'en déduis que les morts, à moins de se situer dans "autres", n'ont d'autre ressource que d'appeler le Carnet du Monde, le vrai, en papier, afin d'occuper la majeure partie de la page qui est dévolue à cette rubrique, et ont été bannis du web.

lundi 26 octobre 2009

Une identité

Fait le ménage dans mes groupes facebook. Enlevé des strates de protestations et d'événements privés périmés (même si certains subsistent, auxquels je voue une affection particulière, comme à une vieille carte postale). Un étrange amas en résulte, qui me laisse un peu perplexe. C'est compact. Souvent, quand je m'informe sur tel ou tel contact, je regarde à quels groupes (une drôle de chose, le groupe virtuel, purement identitaire) il a adhéré (souvent deux trois groupes d'anciens élèves, des blagues entre potes, une tendance politique, plus les grands classiques, when i was your age Pluto was a planet, physics doesn't exist its all gnomes). Je me demande ce que je penserais de moi-même (à dire vrai, ça me fait rire ; une pure accumulation).
Tel quel, donc, et pour votre gouverne, voici donc ce qui apparaît ce jour :
Anna Politkovskaïa France, N'OUBLIEZ PAS LA TCHETCHENIE...CHECHNYA FOR EVER, If this group reaches 4,294,967,296 it might cause an integer overflow., Touche pas à ma poste !, Demand a Public Health Care Option TODAY!, Soutien à Clotilde Reiss, emprisonnée en Iran, Chantiers politiques, Association des anciens khâgneux et hypokhâgneux du lycée Lakanal, ZARDOZ, Des Papous dans la Tête sur France Culture, Pour le travail de nuit des enfants sans rémunération, s'ils en ont envie, Crous Jeudi Noir, L'Oliveraie -Cachan-, COMPAGNIE DU GARGOUILLIS, I Picked a Major I Like, And One Day I Will Probably Be Living in a Box, La Princesse de Clèves est une pouffiasse, Fiction & Cie, POUR LE DON D'ORGANES : JE REJOINS LE GROUPE DONC J'AVERTIS MES PROCHES, PETITION POUR QUE FACEBOOK PROTEGE NOS DONNEES PERSONNELLES !, 2 Million people against Female Circumcision{FGM: Female Genital Mutilation, Dukies Who Love Durham, Sir Mike à L'ENS, Parc de Sceaux, SEAN CONNERY IS DESCARTES, Just make sound, Fan du Chat du Rabbin, Pour que Coyote arrive enfin a choper Bip Bip et lui défonce sa gueule !!, Enfant de l'Education Nationale, Confrérie du Complot contre Jérémie Ferrer-Bartomeu (CCJFB), Pour l'adoption d'un légionnaire romain mort à Pharsale dès le CP

mardi 20 octobre 2009

J'ai bien inventé ton prénom, dit la mère. Je l'ai bien inventé, non? Non, dit la petite fille, Bonny Tyler, B-o-n-n-y, Bonny ça existe, ça existe complètement, Bonny Tyler, c'est Bo-n-n-y.
Je n'ose pas la détromper.

Dans le métro - 2

Cette fois une femme, dans la rame. Elle dit très fort : "Ca va? Je suis dans le métro, ya rien de grave?" Elle parle vraiment très fort, je parierai qu'on l'entend de l'autre côté du wagon, par dessus le bruit de la ligne 8 qui n'en finit pas, et tout le monde baisse les yeux, à l'idée d'avoir à entendre quelque chose de grave, si fort, si fort.
"Non mais je te demande ça, elle continue, parce que je viens d'aller voir le banquier. J'ai un découvert énorme sur le compte CIC perso. J'ai jamais fait de chèques, et là il y a des chèques qui sont sortis depuis mai, mais ils m'ont appelée que maintenant, je fais jamais de chèques. Ben je rentre à la maison vérifier, on me l'a volé. Dans le coffre. Ceux du CIC, non le compte perso.". Sa voix, elle tremble peut-être un peu, mais elle continue aussi fort et aussi distinctement, et ça envahit tout l'espace, on n'entend même plus les rails. Ca fait mal aux oreilles. On continue à faire semblant de ne rien entendre pourtant, pas même un regard amusé.

Dans le bus cette fois. Une très petite fille, voix assurée et rire de femme dit à sa mère : C'est quoi Matmu? Pourquoi dit la mère? C'est une société, on dit Matmut. C'est fou, dit la petite fille, les gens font de plus en plus de sociétés avec des noms qui veulent rien dire, il y a de plus en plus de noms, Matmut ça veut rien dire. Les gens font de plus en plus de sociétés, et ce n'est pas bien. La mère a l'air dubitatif. La petite fille balance avec de grands effets de manches son sac à main miniature. Il y a de plus en plus de mots, elle dit, on ne sait même pas ce que ça veut dire, on sait juste Matmut, nom masculin, c'est tout ce qu'on sait, ça veut rien dire - c'est féminin dit la mère - alors on sait juste LA Matmut, la Matmut, nom féminin, on sait pas ce que c'est, on ne sait pas si c'est un nom, un adjectif ou un verbe, on sait rien du tout, ça existe pas. Les gens ils font des mots pour rien et basta, c'est n'importe quoi, tous ces mots qui viennent dans la langue française, toutes ces sociétés avec des noms c'est rien. La Matmut, c'est pas bien tous ces noms.

lundi 12 octobre 2009

Des marques du corps

Il y a longtemps m'est apparu très brusquement la très grande dignité d'être vieux. D'un coup, et sans que rien l'annonce, le corps que je contemplais, et que j'écoutais de l'oreille distraite de celle qui fait parler plus qu'elle n'écoute, s'est trouvé comme chargé de la profondeur des quatre-vingt-dix années vécues. Non plus un point du temps, d'une époque autonome, mais somme d'expériences, de pensées, de sentiments, d'impressions, ce corps bien connu et souvent observé s'ouvrait sur les relations innombrables qu'il avait entretenu avec le monde, sans que rien ne puisse dire et sentir ce qu'il avait dit et senti. Et il ne s'agissait plus alors simplement de regarder la vieillesse comme l'âge des autres, si chers qu'ils soient, mais d'admirer la longue suite des sentiments les plus profonds et les plus personnels ; et il ne s'agissait plus d'écouter le récit d'un temps passé, mais le récit d'une vie autonome et consciente d'elle-même, du plus jeune âge jusqu'à une vieillesse d'avancée, qui n'avait jamais cessé d'être une cohérence d'idées et de sentiments aussi profonds et engageants que ceux dont on a conscience pour soi-même. Et cette cohérence ne menait à rien, elle ne menait pas à la sagesse, mais elle provoquait l'admiration (devant cette chose étonnante et inhabituelle), et la volonté de contempler et de connaître ces relations particulières et innombrables, et ces caractères étonnants, qui avaient creusé cette profondeur.