mercredi 1 octobre 2008

Dans la rue

Quand je dis je me promène ça veut dire quoi? Entre autres ça veut dire je n'invente pas d'histoires, je ne regarde pas les gens à la fenêtre en m'inventant un pourquoi et un comment ; ça je me le demande éventuellement ce qu'ils font à la fenêtre, je me demande la raison de leur regard et de leurs gestes, ou juste je les vois, et ça suffit pour remplir pas mal de temps si on les regarde bien. Se promener c'est non pas s'arrêter à la surface des choses, mais c'est un mélange de familiarité et d'étrangeté ; se laisser imbiber par le dehors, être attentif à une situation drôle ou à un geste inattendu, peut-être c'est se laisser émouvoir, et parfois non, et parfois ne pas être assez tranquille pour ça. Oui se promener c'est d'abord des gens dans des situations, et des traces de gens, aussi. Et souvent c'est se soustraire à la situation. Glissez, mortels.

Matin tôt il fait encore bleuté dans la rue, un sac poubelle est posée au milieu du trottoir, droit, tandis que les pigeons attaquent un morceau de baguette humide - odeur forte d'humus dans la rue parisienne, pas de visages pour l'instant. Personnages apparaissent, il y a plusieurs visages du matin, le visage froissé, le visage lissé, comme cette jeune fille sur le trottoir d'en face qui se dirige vers un travail quelque part, son visage est maquillé de frais, mais sans excès, ses vêtements sont propres, elle n'a rien qui ne soit net en elle, le petit matin n'est pas pour elle un espace d'indétermination (ensuite je me recoifferai, j'ajusterai mon ourlet, je sortirai définitivement du lit pour entrer dans l'espace social). Sur un autre trottoir, une femme attend devant un hall d'immeuble ; est-ce la lumière du néon sur les boîtes aux lettres jaunes, on voit qu'elle attend un rendez-vous - est-ce le médecin ou un travail nouveau -, qui n'arrive pas et pas et pas, on le voit à sa tête, au papier dans la main, au visage de ceux qui ne font pas le même trajet tous les matins, et il est tôt, et pour quelque chose de spécial qui n'arrive pas. D'un autre immeuble sortent des adolescents en noir et rouge. Je m'étonne souvent que nous nous soyons levés si tôt si souvent, sept heures moins le quart étiré en sept heures, sept heures cinq, mais nous le faisions, à l'âge où on se lève tôt pour de longues journées, où l'on a rien décidé encore et on ne connaît pas l'insomnie comme régime normal, on a du temps. Quand je resors à huit heures et demi, les enfants des écoles leur ont succédé en bandes, la femme froissé attend toujours, le jour éclaire une scène différente.

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