mercredi 15 octobre 2008

Retournées en leur propre gorge

Souvent je pense à ce personnage de Woody Allen dans Interiors, version tragique de pas mal de ses personnages de comédie, celui de la petite soeur de Diane Keaton. D'abord elle semble écrasée par sa mère et sa soeur, puis on comprend qu'elle ne fait pas grand chose, que ses photos sont mauvaises, qu'elle n'est pas douée, et surtout pas travailleuse. Ce qui se passe c'est qu'elle attend de pouvoir marquer le monde ; pas seulement construire une oeuvre - ce serait trop simple en un sens parce que, alors, une bonne dose d'assurance pourrait servir d'alibi à la satisfaction - mais laisser une trace. Pas dans les mémoires mais dans la chair du monde elle-même. Son insatisfaction n'est pas de ne pas savoir quoi dire, de ne pas savoir faire de photos, d'être une mauvaise ouvrière des images, elle remonte en amont, elle est l'hésitation d'avant le geste, qui ne consiste pas à savoir si en tant que tel il est bon, mais si c'est celui là qu'il faut faire, plutôt qu'un autre. Si c'est celui là qui changera le réel.
J'ai de nombreuses fois déclaré mon mépris pour les béances du langage, les vides autour desquels gravitent les oeuvres, les inatteignables, non point du point de vue de l'expérience singulière, mais de la considération du résultat ("il n'y a pas de dehors" - à quoi sert de dire que les mots et les gestes recouvrent le vide puisqu'on a jamais affaire qu'à eux), mais cette indétermination là, que d'autres jugeront risible, je la trouve juste ; renoncer aux possibles, tirer un fil, celui-là et pas un autre, pour l'instant mais peut-être sans deuxième fois, avec l'espoir si ténu et obsédant d'un effet, si ténu.

"Dans l'histoire de la culture humaine, notre temps risque d'apparaître un jour comme marqué par l'épreuve la plus dramatique et la plus laborieuse qui soit, la découverte et l'apprentissage des gestes les plus "simples" de l'existence : voir, écouter, parler, lire - ces gestes qui mettent les hommes en rapport avec leurs oeuvres et ces oeuvres retournées en leur propre gorge que sont leurs "absences d'oeuvres"."

0 commentaires: