mercredi 22 octobre 2008

Il y a dans le RER un accordéoniste que je vois souvent. Je le vois souvent et depuis des années, le roulement des gens qui circulent dans le métro ne l'affecte pas ; il n'a pas de sono, et il n'a pas de boniment, et il ne joue même pas très longtemps, mais les gens lui donnent de l'argent, je pense que c'est parce qu'il est toujours là et toujours le même et qu'il est certes pas français mais qu'il présente bien, il présente comme on imaginerait un joueur d'accordéon à un bal musette, mais en roumain. Ou plutôt non, il présente propre mais pas apprêté, avec une casquette et un blouson de cuir solide et un pull sans manche avec un col en V en dessous, et il présente indépendant et toujours là. Il présente je suis un musicien qui fais mon travail, je ne suis ni un saltimbanque ni un mendiant, je joue dans le train et je pourrais composter vos tickets, ou je pourrais avoir une autre entreprise tranquille et familiale, je ne suis pas aux abois. Le dimanche je m'arrête de travailler et je bois un café et personne ne m'emmerde, et quand je serai plus vieux encore peut-être j'arrêterai le métro et l'accordéon la vie en rose otchi tchiornyé, ou pas. Il présente comme ça, et les gens lui donnent toujours de l'argent et lui sourient souvent.

Après quelques temps loin je suis revenue dans le RER B, et il était toujours là, et j'ai remarqué pour la première fois qu'il avait vielli (misères du retour), non pas aux marques du visage ou au pas incertain, mais parce que son visage avait comme une incertitude plus grande des traits, comme s'il avait légèrement fondu. Un jeune chien - un pékinois - aboyait plus ou moins en rythme des genoux de sa maîtresse, l'accordéoniste le saluait et les gens autour riaient en disant : il chante, il chante.

mercredi 15 octobre 2008

Retournées en leur propre gorge

Souvent je pense à ce personnage de Woody Allen dans Interiors, version tragique de pas mal de ses personnages de comédie, celui de la petite soeur de Diane Keaton. D'abord elle semble écrasée par sa mère et sa soeur, puis on comprend qu'elle ne fait pas grand chose, que ses photos sont mauvaises, qu'elle n'est pas douée, et surtout pas travailleuse. Ce qui se passe c'est qu'elle attend de pouvoir marquer le monde ; pas seulement construire une oeuvre - ce serait trop simple en un sens parce que, alors, une bonne dose d'assurance pourrait servir d'alibi à la satisfaction - mais laisser une trace. Pas dans les mémoires mais dans la chair du monde elle-même. Son insatisfaction n'est pas de ne pas savoir quoi dire, de ne pas savoir faire de photos, d'être une mauvaise ouvrière des images, elle remonte en amont, elle est l'hésitation d'avant le geste, qui ne consiste pas à savoir si en tant que tel il est bon, mais si c'est celui là qu'il faut faire, plutôt qu'un autre. Si c'est celui là qui changera le réel.
J'ai de nombreuses fois déclaré mon mépris pour les béances du langage, les vides autour desquels gravitent les oeuvres, les inatteignables, non point du point de vue de l'expérience singulière, mais de la considération du résultat ("il n'y a pas de dehors" - à quoi sert de dire que les mots et les gestes recouvrent le vide puisqu'on a jamais affaire qu'à eux), mais cette indétermination là, que d'autres jugeront risible, je la trouve juste ; renoncer aux possibles, tirer un fil, celui-là et pas un autre, pour l'instant mais peut-être sans deuxième fois, avec l'espoir si ténu et obsédant d'un effet, si ténu.

"Dans l'histoire de la culture humaine, notre temps risque d'apparaître un jour comme marqué par l'épreuve la plus dramatique et la plus laborieuse qui soit, la découverte et l'apprentissage des gestes les plus "simples" de l'existence : voir, écouter, parler, lire - ces gestes qui mettent les hommes en rapport avec leurs oeuvres et ces oeuvres retournées en leur propre gorge que sont leurs "absences d'oeuvres"."

lundi 13 octobre 2008

"D'instinct elle savait. Il fallait le prendre comme il était : ancien élève d'une université très sélecte et qui sent bien qu'il ne pourra jamais se dégager de cette intellectualité de bon aloi. Mais qui comprend malgré tout qu'il rate quelque chose, et qui s'accroche de ce fait à la Tierce des Paumés. S'il se destine à l'Administration, il écrira des livres. S'il est ingénieur ou architecte, il fera de la peinture ou de la sculpture. Il ira en s'écartelant au-dessus de la ligne de démarcation, assez lucide pour se rendre compte que chacun des deux mondes ne lui donne que la plus mauvaise part, mais sans jamais se demander pourquoi la ligne de démarcation existe, ni même si elle existe. Il connaîtra le destin de l'homme dédoublé et poursuivra son écartelement jusqu'à ce qu'il se fende par l'entre-jambe et qu'à force de se tendre tout son corps finir par s'ouvrir en deux et qu'il soit, conséquemment, détruit".

Th. Pynchon, V.

mercredi 1 octobre 2008

Dans la rue

Quand je dis je me promène ça veut dire quoi? Entre autres ça veut dire je n'invente pas d'histoires, je ne regarde pas les gens à la fenêtre en m'inventant un pourquoi et un comment ; ça je me le demande éventuellement ce qu'ils font à la fenêtre, je me demande la raison de leur regard et de leurs gestes, ou juste je les vois, et ça suffit pour remplir pas mal de temps si on les regarde bien. Se promener c'est non pas s'arrêter à la surface des choses, mais c'est un mélange de familiarité et d'étrangeté ; se laisser imbiber par le dehors, être attentif à une situation drôle ou à un geste inattendu, peut-être c'est se laisser émouvoir, et parfois non, et parfois ne pas être assez tranquille pour ça. Oui se promener c'est d'abord des gens dans des situations, et des traces de gens, aussi. Et souvent c'est se soustraire à la situation. Glissez, mortels.

Matin tôt il fait encore bleuté dans la rue, un sac poubelle est posée au milieu du trottoir, droit, tandis que les pigeons attaquent un morceau de baguette humide - odeur forte d'humus dans la rue parisienne, pas de visages pour l'instant. Personnages apparaissent, il y a plusieurs visages du matin, le visage froissé, le visage lissé, comme cette jeune fille sur le trottoir d'en face qui se dirige vers un travail quelque part, son visage est maquillé de frais, mais sans excès, ses vêtements sont propres, elle n'a rien qui ne soit net en elle, le petit matin n'est pas pour elle un espace d'indétermination (ensuite je me recoifferai, j'ajusterai mon ourlet, je sortirai définitivement du lit pour entrer dans l'espace social). Sur un autre trottoir, une femme attend devant un hall d'immeuble ; est-ce la lumière du néon sur les boîtes aux lettres jaunes, on voit qu'elle attend un rendez-vous - est-ce le médecin ou un travail nouveau -, qui n'arrive pas et pas et pas, on le voit à sa tête, au papier dans la main, au visage de ceux qui ne font pas le même trajet tous les matins, et il est tôt, et pour quelque chose de spécial qui n'arrive pas. D'un autre immeuble sortent des adolescents en noir et rouge. Je m'étonne souvent que nous nous soyons levés si tôt si souvent, sept heures moins le quart étiré en sept heures, sept heures cinq, mais nous le faisions, à l'âge où on se lève tôt pour de longues journées, où l'on a rien décidé encore et on ne connaît pas l'insomnie comme régime normal, on a du temps. Quand je resors à huit heures et demi, les enfants des écoles leur ont succédé en bandes, la femme froissé attend toujours, le jour éclaire une scène différente.